"L’histoire est un bloc, je ne la découpe pas en tranches" : Un appel à assumer notre passé collectif, Fred HOUENOU, 35ans après la conférence nationale

Par Justin KOUAVON 

Trente-cinq ans après la conférence nationale des forces vives de la nation, le Bénin continue d’être traversé par des interrogations sur son modèle politique et économique.

Dans sa récente réflexion, Fred HOUENOU adopte une posture singulière : plutôt que de fragmenter l’histoire en périodes distinctes (1990-2016 et 2016 à aujourd’hui), il considère l’évolution du pays comme un tout, un "bloc" qu’il faut analyser dans sa continuité. Pour lui, la responsabilité des difficultés actuelles ne repose pas sur un seul régime, mais sur l’ensemble de la classe politique qui, depuis 1990, n’a pas su anticiper les transformations du 21ᵉ siècle. Il écrit : "...trente et cinq ans après ces choix, certains de ceux qui en parlent, veulent bien scinder la période en deux ; de 1990 à 2016 et de 2016 à ce jour. Ce n'est pas mon cas. Moi je suis un républicain et je prends l'histoire comme un bloc, je ne la découpe en tranche favorable ou défavorable. J'estime que l'élite dirigeante notamment la classe politique toutes tendances confondues depuis 90 a manqué à son devoir.."

Il souligne notamment que si les bases du renouveau démocratique étaient adaptées au contexte de l’époque, elles apparaissent aujourd’hui dépassées face aux bouleversements technologiques, économiques et géopolitiques. La mondialisation, le numérique, la montée en puissance de la Chine et les défis climatiques imposent une remise en question que les dirigeants béninois, toutes tendances confondues, ont selon lui largement ignorée.

Mais au-delà du constat critique, Fred Houénou adresse un message fort à la jeunesse...

Lire ici l'intégralité de sa réflexion 

Le Bénin 35 ans après la Conférence Nationale des Forces Vives de la Nation.

    Mes chers amis, 

 Le 28 février dernier, nous commémorions le 35 ème anniversaire de notre Conférence Nationale; qui a consacré dans notre pays le retour à l'ordre démocratique après 17 années de révolution marxiste Léniniste engendrée par le coup le coup d'état du 26 octobre 1972.

  Trente et cinq ans après cet événement historique fondateur de la démocratie béninoise que peut-on en dire aujourd'hui ? 

    Autant le dire d'entrée, ma réponse à la question posée ci dessus ne peut être celle d'un historien interrogeant l'événement pour en connaître sa portée sur notre vie aujourd'hui. Encore moins celle d'un étudiant en année de thèse cherchant à rédiger son mémoire sur un pan important de la vie publique de son pays.

    Ma modeste contribution à cette réponse doit être vue comme l'apport d'un jeune acteur politique qui n'a pas connu l'événement dont il parle et qui n'a par ailleurs aucune intention de rivaliser avec les professeurs d'université et autres érudits sur la question, mais qui simplement sur la base de ses propres instruments politiques, idéologiques et philosophiques, livre son analyse du contexte historique qui a favorisé cet événement fondateur de notre vivre ensemble et le compare aujourd'hui à la situation contemporaine, et tire par voie de conséquence les actions politiques à mener pour ne pas subir le contrecoup de l'histoire qui s'écrit devant nous.

    En effet, la conférence nationale des forces vives de la nation qui s'est tenue chez nous au Bénin du 19 au 28 février 1990 puise sa source d'un contexte international historique bien déterminé ; ce que Alexandre KOJEVE appela "la fin de l'histoire". La chute du mur de Berlin et la dislocation du bloc de l'est ; ces deux événements vont entraîner la fin de la guerre froide et la victoire de la démocratie et du libéralisme sur les autres idéologies politiques notamment sur le communisme et ses différents courants.

   Chacun peut donc comprendre aisément le choix du modèle économique et politique qui fut fait par la conférence ; le libéralisme économique et le multipartisme intégral. Trente et cinq ans après ces choix, certains de ceux qui en parlent, veulent bien scinder la période en deux ; de 1990 à 2016 et de 2016 à ce jour. Ce n'est pas mon cas. Moi je suis un républicain et je prends l'histoire comme un bloc, je ne la découpe en tranche favorable ou défavorable. J'estime que l'élite dirigeante notamment la classe politique toutes tendances confondues depuis 90 a manqué à son devoir, elle n'a pas anticipé l'arrivée à grands pas du 21em siècle et depuis, chaque cinq ans, elle essaie de colmater les brèches mais sans véritables succès.

   En effet depuis le 1er janvier l'an 2000, nous sommes entrés dans le 21em siècle, celui du basculement de la planète vers le leadership chinois, celui de l'internet et du numérique qui bouleversent considérablement notre rapport à la santé, au travail, à l'éducation, à l'information et même à la religion pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes entrés dans un monde de déséquilibres et à aucun moment notre pays n'a semblé avoir la maîtrise des évènements, pire nous sommes en mode décrochage sur plusieurs plans parce que face à une réalité qui leur impose un devoir de lucidité, d'anticipation et de décisions, les acteurs politiques béninois mouvance ou opposition, ont préféré ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. 

  Face à une opinion publique de plus en plus inquiète, encore aujourd'hui, les partis politiques se contentent de faire comme avant et de mettre en œuvre des orientations imaginées il y'a 35 ans. Des orientations à contre-courant, alors que les signes de l'effondrement du vieux monde étaient déjà visibles. Des orientations destinées à dissimuler la profondeur des défis. 

    Les attentats du 11 septembre, l'échec des interventions militaires en Irak, en Afghanistan, et en Libye à établir la démocratie dans ces pays, l'islamisation des printemps arabes, l'emprise du Djihadisme sur la rébellion syrienne ont projeté le 21em siècle hors de cette fin de l'histoire dont parlais KOJEVE. Avec des déflagrations du système international et un retour aux fulgurants de l'histoire, avec ses rapports de forces géopolitiques et ses crispations identitaires ; le monde s'est emballé et les défis de notre temps s'enchaînent sans répit à un rythme de plus en plus rapide. Les nouvelles réalités démographiques, technologiques, les enjeux planétaires des ressources naturelles et du réchauffement climatique, la succession des crises financières et économiques, les nouvelles menaces sécuritaires bouleversent la donne et notre continent; l'Afrique est menacée de stagnation économique et sociale. C'est notre avenir économique et sociale qui se trouve compromis dans nos pays.

    Voilà depuis plusieurs années déjà la nouvelle réalité historique dans laquelle nous avançons !    

    Nos orientations d'il y a trente et cinq ans, nous permettent elles de faire face efficacement à ce nouveau monde et ses immenses défis ? 

     Au lieu de mobiliser chaque béninoise et chaque béninois, pour permettre à la politique la réussite de grands projets nationaux ambitieux, les partis politiques se sont lancés dans la boulimie du pouvoir, de la même manière au lieu d'affirmer la nation, l'autorité, les valeurs, certains ont privilégié le déni de soi et le relativisme jusqu'à brouiller tous les repères. Résultats : notre économie est toujours extravertie avec une balance toujours déficitaire, notre modèle social se coltine toujours le chômage et la précarité. 

   Cependant dans tout ceci honneur soit rendu à tous ceux qui ont eu entre leurs mains la destinée de notre pays ces trente dernières années. Honneur aux présidents SOGLO, KEREKOU, YAYI et TALON. Notre pays n'est pas une page blanche, il n'acceptera jamais que s'écrive une histoire qui n'est pas la sienne voilà pourquoi je fais partie de ceux qui sont fiers de ce que chaque génération de président a fait pour rendre notre pays encore plus fort nonobstant le contexte intérieur et extérieur difficiles. 

   Mes chers amis, voilà vous connaissez à présent mon regard sur nos trente et cinq années de pratique du renouveau démocratique. Si mon diagnostic paraît sans concession c'est parce que l'état d'urgence est encore présent dans beaucoup de domaines et ce malgré les immenses efforts de ces dernières années. Je ne nie pas non plus l'immensité de la tâche, et c'est justement pour cela qu'elle est esquivée par certains de nos aînés, qu'elle est envenimée par le populisme d'autres et qu'elle est contaminée par la peur de s'élancer vers le 21em siècle qui les anime tous. 

    Mais désormais c'est notre tâche à nous jeunes, c'est surtout le devoir de tous ceux qui aiment le Bénin et servent la république. Alors où que vous soyez, faites entendre votre voix et faites connaître vos idées pour votre pays. 

   Merci à tous.

  Vive le Bénin 

    Vive la jeunesse.

  Fred Adriano HOUENOU

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